Êtes-vous visionnaire, à la masse ou disrupté ?

Le test diabolique du Dr. Bruner

Vous et moi, nous sommes pareils. Vous êtes peut-être 10% plus malin que moi, et je dors un peu moins que vous. Dans la majorité des cas, nous nous retrouvons tout de même dans le gros ventre de la courbe de Gauss.

Quand vous, les concurrents ou moi agissons sur notre marché, nous avons aussi toutes les chances d’être dans la masse, là où tout le monde se bat. Il n’y fait pas spécialement bon vivre, la concurrence est maximale. Le 72ème webinar Covid, même très bon, trouvera moins son public que le 3ème.

Comme disait Joe Kennedy, « quand même votre taxi vous parle d’une action, c’est qu’il est temps de la vendre ». Dans la version de mon petit cousin : « si toi tu commences à dabber, c’est que ça fait longtemps que c’est plus cool ».

L’idéal serait d’avoir du flair, c’est-à-dire de faire partie de cette petite minorité qui a un coup d’avance. Il existe différentes astuces pour faire plus souvent partie de cette élite. Evidemment aucune n’est facile d’accès (sinon tout le monde y serait, et ce serait la masse, suivez un peu !).

En voici quelques unes, issues d’une expérience de psychologie du Dr. Bruner devenue un classique. Venez, allongez-vous sur le divan, ça ne devrait pas (trop) faire mal.

Comme pour les cobayes de l’expérience initiale, on vous présente des cartes une fraction de seconde. Il s’agit de les identifier le plus rapidement possible : « 7 de carreau, puis 3 de trèfle, etc. ». Vous êtes joueur ? Postez votre score en commentaire, je vous situerai dans les moyennes des participants (en message privé si c’est mauvais, on n’est pas des bêtes).

Prêt ?

C’est parti !

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Vous les avez ?

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Solution :

  • As de trèfle
  • 7 de trèfle
  • 5 de coeur
  • 10 de pique
  • et 6 de pique rouge

Le jeu comprend donc 4 cartes normales et une carte anormale, au sens qu’elle défie nos attentes -notre modèle mental du jeu de cartes.

Alors, que dit de vous le test du Dr. Bruner ?

Si vous avez mis plus de temps à identifier la carte anormale

Dans ce cas, pas d’inquiétude, vous êtes juste… un humain. Les cerveaux d’homo sapiens privilégient ce qu’ils s’attendent à voir, et cela nous aveugle temporairement aux anomalies : les participants de l’étude initiale ont eu besoin de 3 à 10 fois plus de temps pour reconnaître la carte anormale.

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Ce phénomène participe au biais de confirmation. Quelques exemples de la vie quotidienne :

  • après que votre PDG a enfin investi dans le projet Air France 2022, elle risque de ne plus voir que les preuves qu’elle a eu raison,
  • après que vous avez décidé d’envahir l’Irak, ces camions de glace ressemblent vraiment à des lanceurs de missiles Scud,
  • c’est vrai qu’elles ont une drôle de tête, ces antennes 5G !

Pour le reste, nous ne sommes pas égaux dans notre réaction.

Si vous n’aviez rien vu d’anormal

Une des manifestations possibles de ce biais de confirmation, c’est de voir des cœurs au lieu des piques (réaction de dominance), ou une couleur entre rouge et noir, comme le violet (réaction de compromis).

Lorsqu’on augmente l’exposition aux cartes anormales, la majorité des participants commence à ressentir que « quelque chose cloche » avec la carte présentée, avant de finalement comprendre : « c’est la mauvaise couleur ! ».

Si vous n’avez rien vu, peut-être êtes vous tombé dans le piège de l’expert. Jouez-vous souvent aux cartes ? Adepte des tours de magie ? Lecteur rapide ?

Votre expertise peut vous rendre moins sensible qu’un parfait novice à l’anomalie

Bruner a testé cette hypothèse : l’entrainement avec des cartes normales est inutile pour augmenter la vitesse de reconnaissance des cartes anormales. Parce qu’elle rigidifie vos routines de résolution des problèmes, l’expertise peut même vous rendre moins adaptable : c’est le retranchement cognitif (Dane 2010). Utiliser une nouvelle loi fiscale est ainsi plus difficile pour les comptables chevronnés que pour les novices (Marchand, 2001). Dane a montré que moins votre industrie a connu de changements, plus vous courez ce risque.

Les Grands Maîtres ont une mémoire photographique de la disposition des échiquiers… tant qu’ils font strictement 8*8 cases

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Si vous étiez stressé mais que vous avez quand même fait le test

Avant de vous engager dans une énigme, une formation ou la résolution d’un problème, vous devriez prêter attention à votre état émotionnel. Bucher a en effet montré qu’on peut ralentir (voire bloquer) votre adaptation en vous testant dans un contexte stressant : expérimentateurs désagréables, critiques, distractions. Ces demandes pèsent sur votre intellect et favorisent la fixation sur des hypothèses incorrectes : « ça doit être les bords de la carte », « je suis sûr que c’était un trèfle ».

Stress et distractions réduisent votre champ de vision

Dans votre quotidien professionnel, on peut malheureusement vous aveugler aux anomalies en vous soumettant à :

  • une charge très élevée, qui vous imposera d’aller (trop) vite dans vos analyses, sans suffisamment questionner les hypothèses initiales,
  • un flux de distractions permanentes (mails, interruptions, open space, réunions…), rendant impossible le jeu intellectuel avec les fausses évidences votre métier,
  • des retours critiques cassants, qui vous conditionneront à fuir la réflexion et le débat,
  • des enjeux extérieurs à l’activité très forts, comme une prime financière ou la menace d’une sanction.
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Vous n’avez pas fait le test

Vous avez lu jusqu’ici, mais vous n’avez pas fait le test.

Mais en êtes-vous bien sûr ? Et si cette décision apparemment anodine disait aussi quelque chose sur vous ?

Pourquoi n’avez vous pas fait le test ? Le manque de temps, vraiment ? Est-ce que quelque part vous craigniez le résultat ? Est-il possible que l’idée d’une épreuve vous ait fait fuir ?

Certains cobayes du Dr. Bruner développent une réaction particulière aux anomalies : la disruption. Après leur échec répété (et à ce stade inexplicable) à identifier la carte anormale, ils perdent toute confiance en eux. Ils mettent jusqu’à 10 fois plus de temps à résoudre le problème et reviennent sur leurs suppositions correctes.

La plupart finissent par comprendre, mais pas tous. L’un d’entre eux s’exclamera : « Mon Dieu ! Je ne suis même plus sûr que c’était une carte ! ».

Ils sont comme ce collégien qui, appelé au tableau, ne parvient plus à faire 2+2.

La disruption apparaît quand vous commencez à croire qu’il n’y a rien de bon pour vous dans cette activité

Parce que vous avez par le passé mal vécu un exercice similaire, vous pouvez développer une gangue de croyances pour vous éviter de souffrir à nouveau : « ce n’est pas pour moi », « je ne suis pas doué », « je suis trop bête ». Il suffit de peu de choses : la compétition avec un pair progressant plus vite, une remarque des parents, un ego fragile…

Ce type de blocage peut être dévastateur pour votre carrière, en vous fermant discrètement mais sûrement certaines activités ou innovations dont vous auriez eu besoin.

Il existe heureusement des méthodes pour prendre conscience de cette disruption.

Limiter le piège de l’expertise

Si vous êtes touché par le retranchement cognitif, plusieurs pratiques ont des effets démontrés pour améliorer les capacités d’adaptation des experts :

  1. Nourrir une autre passion que votre expertise cœur. Par rapport à leurs pairs scientifiques de haut niveau, les prix Nobel ont ainsi 22 fois plus de chances d’être des comédiens et 12 fois plus de chances d’écrire de la poésie. Vous exposer à des logiques autres, voire à l’illogisme de l’art, vous rend plus flexible dans vos modèles mentaux. Alors patron, je peux partir tôt ce soir ? J’ai théâtre.
  2. Jouer avec les hypothèses de votre profession. Prendre du temps pour l’expérimentation, le débat, l’investigation, c’est assouplir sa vision du métier. Où sont ces moments dans votre entreprise ? Participez-vous à des salons ? Des échanges entre professionnels ou entre services ?
  3. Faire appel à un professionnel du changement. N’en déplaise aux détracteurs du conseil, mais les expertises « adaptatives » peuvent être utiles en complément de l’expertise métier. Confrontés à un changement du trafic routier devant leur restaurant, des restaurateurs chevronnés s’adaptent parfois moins bien que des consultants en stratégie (Barnett, 2002).
  4. Protéger la curiosité. Ce trait psychologique rare et recherché est fragile. Un sondage de la Harvard Business School (2018) révélait une baisse moyenne des scores de curiosité de 20% chez les nouvelles recrues des entreprises du Fortune 250 dans les six premiers mois suite à leur recrutement. Et sans curiosité, pourquoi rechercher l’anomalie ?

Sans curiosité, l’Inconnu n’a plus que la peur à vous offrir

Sortir de la disruption

Si vous réagissez à la nouveauté par la disruption, il faut renforcer ce que les psychologues du développement appellent le sentiment d’efficacité personnelle pour le domaine considéré. C’est un reconditionnement difficile, sur plusieurs mois, mais qui peut vous ouvrir des portes que vous pensiez à jamais fermées. Vous apprendrez par exemple à :

  1. Fixer des objectifs de méthode, plutôt que de résultats (« je dois avoir parlé à deux personnes à ce salon » plutôt que « je dois signer 2000€ de contrats »),
  2. Viser des cibles proches dans le temps et plus faciles, par exemple en découpant le grand problème (« l’échiquier ») en sous-problèmes (« un Roi et une Tour »),
  3. Trouver des héros -j’abordais le sujet dans un précédent article-, et faire le plein d’admiration : c’est le carburant de l’imitation à succès.

Cet article a initialement été publié sur LinkedIn.

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