5 LEÇONS D’APEX LEGENDS POUR LE MANAGEMENT

Apex… quoi ? Comprendre Apex Legends en 30 secondes

Même si vous n’êtes pas joueur, il faut connaître Apex Legends. Ce Battle Royale -genre popularisé d’abord par Fortnite- a fait un tabac dès sa sortie avec 50 millions de joueurs au bout d’un mois, entrant du même coup sur la scène convoitée de l’esport. Il était la semaine dernière nominé aux Pégases, les Oscars du jeu-vidéo.

Le jeu a fait parler de lui dans le monde de l’entreprise pour son UI/UX hyper intuitive, son système de communication entre joueurs permettant une communication contextuelle indépendante des langues et pour les méthodes managériales de Respawn, l’éditeur, qui s’est refusé à faire cravacher ses développeurs jours et nuits pour suivre le succès du titre (une pratique redoutée du monde du jeu vidéo, surnommée le crunch). Il y a d’autres leçons qu’Apex peut offrir au monde de l’entreprise. Sceptique ? Suivez-nous pour un tour découverte au cœur de l’esport.

 Dans Apex, on saute avec de parfaits inconnus ou des amis et réguliers dans le ciel d’une île gigantesque, magnifiquement modélisée.

Le premier choix des joueurs tient à leur personnage : il en existe 12 à ce jour et chacun a des pouvoirs qui influencent les mécaniques de jeu, de la capacité à soigner rapidement ses alliés à celle de détecter les adversaires proches.

La deuxième décision, fondamentale, tient à la destination du saut en parachute : faut-il tenter les lieux les plus convoités ou accepter d’être loin de tout mais en relative sécurité ? Une fois au sol il faut, tout en surveillant constamment son environnement (bruits de pas, mouvements, coups de feu), s’équiper le plus rapidement possible, car dans un Battle Royale, on arrive sans équipement. Peu à peu, si vous survivez, vous obtiendrez armure, viseurs, packs de soin…

La carte est entourée d’un anneau qui se contracte, réduisant progressivement l’aire de jeu disponible. Si vous êtes piégé hors de l’anneau, vous perdrez peu à peu de la vie. La partie évolue ainsi irrémédiablement vers un combat entre escouades survivantes, la dernière escouade debout gagnant la partie. Cette dynamique de jeu impitoyable crée une tension -et des émotions- très fortes, intéressantes pour le développement de compétences humaines.

Leçon n°1 : gérer son attention, celle de ses collègues et celle de la concurrence

Dans Apex, vous courrez la plaine en essayant d’accumuler le plus de matériel possible. Cette phase d’accumulation est plaisante, voire addictive (les joueurs parlent de « shopping »), et peut vous détourner d’une autre nécessité essentielle : rester vigilant à la proximité d’escouades adverses. Les combats sont très courts, et celui qui a l’effet de surprise l’emporte le plus souvent. Il va donc falloir gérer la capacité d’attention collective, de manière dynamique et coordonnée. Il ne faut pas que tout le monde regarde du même côté, que tout le monde se soigne en même temps, que tout le monde soit accaparé par un combat en cours.

Cette exigence difficile, pour laquelle les animaux sociaux ont développé toutes sortes de stratégies -pensez aux gazelles, marmottes et oiseaux qui laissent des vigies- est une réalité quotidienne de l’entreprise. Allez-vous vous abonner à la même newsletter que vos collègues ? Aller aux mêmes salons ? Faut-il recruter des clones ? Ou au contraire regarder dans la direction que les autres ignorent, au risque (réel lui aussi) de perdre du temps dans des zones sans intérêt ? Au niveau stratégique, on pourrait citer l’exemple bien connu de Nokia, dont la direction rate le tournant des smartphones par homogénéité de perspective, ou celui de l’importante Digital Equipment Corporation dont le fondateur Ken Olsen, fascinant ses équipes managériales, leur a fait perdre la diversité de vues nécessaire à la compréhension du phénomène des ordinateurs personnels. Maintenir la pluralité d’intérêts à tous les niveaux de l’entreprise passe interroge ainsi les pratiques de recrutement, de promotion mais aussi le sort réservé aux originaux : diversité sociale, de formation, de personnalité…

A un niveau plus opérationnel, l’utilisation abusive du mail est un bon exemple de gaspillage de l’attention collective. Qui met son manager en copie d’un message trivial pour ne vexer personne grignote l’attention d’un personnel clé à la vigilance collective. Apex vous aurait enseigné à vous interroger systématiquement sur le rapport coût/bénéfice d’une information avant de cliquer sur Partager.

Où ne regarde pas mon équipe, le public et la concurrence ? 

Leçon n°2 : renoncer à temps pour vaincre un autre jour

Une autre mécanique, très complexe à maîtriser, est le lâcher-prise dans l’échec. Vous allez engager un affrontement mais en ayant mal évalué vos chances. La situation devient ambiguë, un de vos alliés est tombé, une autre escouade s’approche. Il est extrêmement difficile, dans le feu de l’action, de renoncer ; vous étiez si proche de la victoire, ils étaient à votre portée… Ce mécanisme psychologique, l’aversion à la perte, est à l’œuvre notamment chez les traders qui ont mal spéculé. Dans le classique How I lost a million dollars, Jim Paul raconte que faute d’avoir explicité avant ses investissements les conditions observables qui le feraient vendre ses actions, il n’a pas su couper ses pertes avant d’être complètement ruiné. Les méthodes d’innovation modernes font d’ailleurs la part belle à la capacité de pivot : le lean startup, l’agile ou le design thinking font tous le constat qu’il faut tester le plus vite possible sa stratégie, en mesurer l’efficacité sur la base de critères prédéterminés, et échouer vite quand c’est nécessaire.

Apex vous entraînera à cette discipline dans les pires conditions : en temps très court, en multitâche. Il vous faudra parfois abandonner vos deux coéquipiers tombés car les sauver est trop dangereux. C’est votre représentation de vous-même, de l’héroïsme facile des films hollywoodiens, que l’esport vous entraîne à revoir. Dompter cette pulsion à moindre frais, on en conviendra, est un apprentissage de valeur pour votre vie professionnelle.

Que ferait un nouveau décideur qui hériterait de ma situation à perte ? 

Pour aller plus loin : l’abandon, face à un risque rentable, est une capacité clé chez tous les animaux. Nous sommes, avec nos cousins animaux, de remarquables statisticiens intuitifs de nos chances de survie dans un combat, dans une zone dangereuse. Les curieux pourront approfondir cette mécanique évolutive avec le classique de l’évolutionniste britannique Richard Dawkins, Le Gène Egoïste.

Leçon n°3 : être conscient du choix Océan Bleu / Océan Rouge 

La stratégie d’Océan Bleu consiste à rechercher une niche commerciale inédite plutôt qu’à chercher à s’imposer dans l’Océan Rouge, compétitif et à faibles marges. Chaque saut initial, à Apex, vous pose cette question : devrez-vous aller vers les zones les plus riches en matériel, au risque d’y tomber nez à nez avec quatre autres escouades déterminées, ou viser les zones reculées et pauvres, plus sûres mais limitant vos chances d’être correctement équipé pour la partie ? Cette question divise la communauté des joueurs : c’est deux façons de jouer différentes qui s’affrontent.

Eviter les zones risquées vous permettra de jouer plus paisiblement, fera de vous à la longue un expert de l’esquive, mais un piètre combattant. En occupant votre temps de jeu avec de longue séquences sans action, cette stratégie ralentira à long terme votre progression. A l’inverse, sauter dans l’Océan Rouge sera frustrant, démotivant, mais si vous parvenez à vous accrocher, vous apprendrez plus vite.

Une fois encore, Apex donne une leçon clé pour le travail. L’originalité vous évitera l’affrontement direct : si vous êtes le seul informaticien de l’entreprise, vous aurez les coudées franches sur vos sujets, votre chef aura plus de mal à remettre en question vos décisions, et vous ferez l’objet d’un respect incontesté de vos autres collègues sur ce thème. A long terme cependant, vous risquez la stagnation technique. Vous rencontrez également ce dilemme lorsque vous avez besoin régulièrement d’une compétence pointue, comme un data scientist faut-il recruter un spécialiste à demeure, qui connaîtra plus intimement votre métier mais se trouvera bien seul sur son sujet ? Ou payer plus cher pour un consultant qui bénéficiera des échanges réguliers avec ses collègues ? Ou s’essayer enfin à un modèle hybride, en écosystème, où vous financerez pour votre employé de nombreux échanges avez la communauté ?

En tant que manager, une partie de votre rôle est d’assurer à vos équipes un contact régulier avec l’Océan Rouge : vos experts rencontrent-ils de plus grands maîtres ? Dénigrez-vous systématiquement la concurrence ? Apportez-vous régulièrement des défis inédits ? Un bon test, contre-intuitif, de votre présence suffisante dans l’Océan Rouge, c’est le taux d’échec sur vos projets : si tout semble sous contrôle, vous n’allez pas assez vite.

Mon quotidien professionnel me rend-il plus fort ? 

Leçon n°4 : accepter la blessure mais se protéger de la mort

Dans la même logique, la forte tension d’une partie d’Apex peut vous conduire à vous cacher, à rester trop près de vos coéquipiers, réduisant ainsi la quantité de matériel que vous pourrez collecter. Il faut accepter la possibilité du conflit pour être libre de sa menace. En entreprise, quand le stress est élevé, les perspectives temporelles se réduisent. C’est quand on aurait le plus besoin de se réinventer, de penser hors des clous, qu’on se concentre sur sa survie immédiate et individuelle. L’exploration de nouvelles méthodes de travail est toujours une prise de risque : celle d’une heure de perdue, celle d’être vu en train de “flâner”, celle d’un budget perdu pour une innovation finalement inutile. Pour les plus anxieux, un jeu compétitif peut être une thérapie comportementale bon marché : dompter l’aversion au risque, en s’y exposant.

Les optimistes apprendront en revanche à toujours garder à l’esprit la possibilité du pire : à marcher le long des murs, à envisager mentalement un couvert proche, au cas où. Combien d’activité à portée de main, dans le confort de votre fauteuil, vous permettent ce type d’exploration de votre psychologie ? 

Suis-je obnubilé par les menaces remédiables au point d’en oublier les irrémédiables ?

Leçon n°5 : distribuer et récompenser les rôles moins prestigieux

Dans une escouade d’Apex régulière, des rôles émergent rapidement. Si vous êtes un as de la gâchette, à vous d’être le premier dans les engagements. Si votre intelligence tactique vous donne l’avantage dans la conception des plans, la décision d’attaquer ou de se retirer, on vous confiera peu à peu -et de manière assez naturelle- la coordination du groupe. Si vous êtes plus lent, vous surveillerez les arrières, poserez des pièges ou soignerez les coéquipiers blessés. La première surprise pour un tenant des organigrammes rigides, c’est la fluidité avec laquelle cette allocation des rôles (peut-on parler de hiérarchie ?) se crée, se modifie, parfois au cœur même de l’action. La capacité humaine à prendre puis quitter un rôle spécialisé, en fonction des besoins, est un réel argument en faveur des modèles managériaux plus souples dans l’allocation des rôles. Ce bon fonctionnement est toutefois conditionné à une bonne connaissance de ses coéquipiers : avec des inconnus, une hiérarchie explicite a l’avantage d’assurer la répartition rapide et sûre des responsabilités (pensez aux modèles de gestion de projet de type RACI). 

Cette spécialisation de chacun ne tiendra toutefois que si les rôles les moins prestigieux reçoivent la reconnaissance du groupe. Ce constat, dont les game designers ont conscience depuis presque dix ans avec les rôles supports des MMORPG, n’est pas si intuitif puisqu’il continue d’être bafoué en entreprise : nous ne comptons plus les collaborateurs de “services supports” qui ont le sentiment d’être méprisés par leurs clients internes, ou qui évoluent selon leur propre agenda faute d’une communication régulière de leur (non-)impact de la part de leurs bénéficiaires. Observez par exemple comment Overwatch, autre jeu esport, récompense la performance des différents profils “support” :

Combien d’entreprises peuvent se targuer d’avoir une restitution aussi claire, dans les moments de triomphe, des performance exceptionnelles de ses informaticiens, de ses responsables RH, de ses comptables ? 

Comment les rôles sont-ils attribués et récompensés dans mon organisation ? 

En conclusion : les loisirs compétitifs, collectifs et exigeants forment d’excellentes écoles au leadership

C’est en forgeant qu’on devient forgeron : les meilleurs outils de formation au travail en équipe sont ceux qui nous ramènent, par le plaisir ou la nécessité, à pratiquer le travail en équipe. On y trouve bien sûr le travail associatif, l’expérience du management, les sports collectifs, le théâtre, la formation, etc, mais l’esport peut, par son exigence de coordination sous pression, être ajouté à la liste de ces activités. L’effet des jeux vidéos multijoueurs sur la coopération est d’ailleurs largement démontré et compte, en psychologie, parmi les activités à même d’augmenter le plus rapidement la capacité de coopération d’inconnus (on pourra lire 123). Ses spécificités, à savoir de ne pas requérir une forme aérobique exceptionnelle, des plages de temps énormes ou des interactions sociales directes, peut ouvrir à un plus vaste et plus jeune public l’opportunité de développer sa capacité à affronter des aventures difficiles en équipe.

Cet article a été initialement publié sur LinkedIn.

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